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Rennes des écrivains
#11
Caryl Férey :
à la recherche
de « l’instant tigre »
RÉSUMÉ > Né à Caen le 1er juin 1967, Caryl Férey est actuellement l’un des auteurs français de romans noirs les plus en vue. Son livre Zulu, paru dans la Série noire en 2008 et dont l’action se situe en Afrique du Sud avant la Coupe du monde de football, a raflé une dizaine de prix : Grand prix de la littérature policière, Grand prix des lectrices de Elle, Prix mystère de la critique, etc.

Caryl Férey (suite)

     Caryl Férey est-il Rennais ? Oui, car il a grandi à Montfort-sur-Meu, « ce qui assure toujours dans les salons parisiens », ironise-t-il au passage. Le Parisien qu’il est devenu n’oublie pas son enfance et sa jeunesse rennaise : le lycée Zola, le lycée Saint-Martin « puis le bac par correspondance ». Sa grande affaire, ce fut de bourlinguer sur la planète et de vivre un coup de foudre pour la Nouvelle-Zélande. À 20 ans, il fit le tour du monde en compagnie de son copain Vincent, futur patron du fameux « Chien Jaune ». Caryl tiendra même le bar de cet établissement avant de quitter Rennes pour Paris en 1998.

     Caryl Férey publie son premier roman à Rennes en 1994, dans une petite maison, Balle d’Argent, créée pour la circonstance. Ce livre, Avec un ange sur les yeux, se vendra à… 104 exemplaires. L’année suivante, nouveau titre et même destin avec Delicta moralia – péché mortel.

     C’est en 1998 que Caryl Férey décolle avec Haka, un roman « maori » paru aux éditions Baleine et repris en 2003 en Folio-policier. Haka est le premier volume d’une trilogie qui se poursuivra avec Utu (2004), puis Zulu (tous deux en Folio). Le romancier a aussi publié dans la même collection Plutôt crever (2002) dont certaines scènes se passent à Rennes et La jambe gauche de Joe Strummer, issu de son amour pour les Clash. Caryl Férey écrit également pour la jeunesse. Son dernier titre dans ce domaine est un roman satirique Krotokus 1er Roi des Animaux.

     Très attaché à Rennes, Caryl Férey y revient régulièrement. C’est à l’occasion de l’un de ces séjours qu’il vivra l’épisode burlesque qu’il nous raconte ci-dessous. Une sorte d’hommage rock n’roll au Rennes de la nuit, écrit par un auteur dont on n’oublie pas qu’il signa en 2006 un Petit éloge de l’excès (Folio Gallimard). Cet excès qui « permet de nous multiplier, de nous essayer à toutes les sauces, tous les possibles, de grandir en somme. Tant pis si on est excessivement mauvais. Il n’y a à perdre que des illusions, des résidences secondaires, des voitures, des slips de bain. »  

A la recherche de «L’instant tigre»

     « Un écrivain cherchait, pour essayer la mescaline qui lui avait été remise, un lieu convenable où personne ne le dérangerait. Chez moi peut-être… Je participerais. Gêné, ne voyant pas comment me dérober, j’acceptai. Guère envie. Ne m’attendais à rien. Ce serait un échec. Ça n’agirait pas sur moi… Au jour dit, dans la pénombre, près d’une heure était déjà passée… Tout à coup, formidable coup de gong, le gong de la couleur, quantité de couleurs, fortes, fortes, qui me tapaient dessus, pressées, perçantes, dissonantes comme des bruits. Martyrisantes. »
     On aura reconnu la plume d’Henri Michaux, bientôt au mitan de ses extases liées à la mescaline, substance illicite déjà, bien connue des Indiens de toutes plumes, eux aussi adeptes du rêve et des voyages.
     J’ai toujours aimé la poésie renversante de Michaux, plus que ses expériences psychédéliques, intéressantes mais un peu rébarbatives – quatre cents kilomètres du même dessin d’araignée gribouillés, il faut être dans le trip… J’aimais aussi ses concepts, notamment le fameux « instant tigre », ce moment où, comme Cartier-Bresson avec la photographie, il s’agit de capter de l’instant sa surréalité. « L’instant tigre » évoque cette seconde où le fauve, tapi dans le fourré, s’apprête à bondir sur sa proie ou, pour être plus précis, cet instant où le tigre sait qu’il va la tuer.

Une poudre blanche à points bleus

     Comme tout écrivain qui tente de se respecter, ma fascination pour Michaux n’a d’égal que ma curiosité à expérimenter tous types de stimulations imaginatives. Certes, la mescaline est une drogue rudement hors-la-loi, mais quand on voit les lois votées en ce moment – pas besoin de vous faire un dessin, ou alors façon Michaux énervé – on peut se dire qu’un peu de transgression ne peut pas faire de mal.
     Il se trouve que j’ai grandi dans la bonne ville de Rennes, où je garde :
     1. – De bons souvenirs de cuite ;
     2. – De bons souvenirs des filles elles aussi cuites ;
     3. – De bons amis très souvent cuits que je visite toujours régulièrement.
     Parmi eux, un fou-furieux, ancien architecte spécialisé dans la destruction, icône locale si romanesque qu’il est devenu le seul héros récurrent de mes romans – les autres ayant tendance à mourir après d’atroces souffrances.
     Beau, effrayant, reconnaissable entre mille, connu des lieux interlopes comme le loup blanc, nous l’appellerons pour plus de commodités Christiane. Nous nous connaissons depuis le lycée, soit bientôt une trentaine d’années.
     Il y a trois ou quatre ans, un jour où je passais par Rennes pour mes vacances en Bretagne, Christiane me proposa une petite « soirée mescaline ». Le bougre en avait trouvé je ne sais où, toujours est-il que c’était le 14 juillet et que je n’en avais jamais vu. La mescaline de Christiane était une poudre, blanche à points bleus : tout un programme… Nous n’en avions évidemment jamais pris (« Il paraît que c’est un peu comme l’ecstasy ». Ah bon), et j’appréhendais un peu, détestant perdre le contrôle de mes moyens : aucune envie de courir tout nu dans Rennes après des éléphants roses. Christiane avait un gramme, à partager.

Passablement toc

     Nous en sniffâmes donc la moitié à la fin de l’apéro – il était quand même dix ou onze heures, ce qui en langage rennais signifie deux ou trois bouteilles de vin, de l’herbe, du whisky, etc. – avant de partir en promenade, passablement toc toc.
     Christiane se fichait bien de Michaux malgré mon enthousiasme à lui faire de part de son génie et ses dérives psychotropes : ce qui l’intéresse dans la vie se résume, outre l’instant apéro, à trousser les filles. Ça peut paraître un peu réducteur comme vie, mais il faut dire que Christiane a du succès malgré sa sauvagerie polygame et sa propension à en abuser ; le bal de la place Saint-Germain s’avérant décevant (enfants ou grands-mères), l’effet de la mescaline se faisant attendre, oubliant l’appréhension du puissant psychotrope, nous ne tardâmes pas à prendre le reste.
     Après quoi, trop vieux pour « l’Espace » du boulevard de la T.A, Christiane me convainquit d’aller au « Pym’s » et les Colombiers où, mon Dieu, je n’avais pas mis les pieds depuis vingt ans. Nous étions certes un peu ivres, mais rien d’alarmant pour la ville. C’est en commandant une bière au bar de la boîte que la musique, brusquement, s’altéra. Bwwwwobwwoobwoo… Les sons ne me parvenaient plus. Pire, voilà que le barman me sert à l’horizontale…
     – Putain Christiane, ça va pas…
     – La, laa, fit-il en me voyant soucoupe volante… Viens, on va aux chiottes, ça va aller...
     Christiane est sauvage mais pas complètement demeuré : nous avions convenu que celui qui se sentait mal, ou faisait n’importe quoi, devait être géré par l’autre. Je me passai de l’eau sur le visage, au point d’impact entre la panique et la terreur, tenant bon pour garder contact avec le réel, le son et les visions…
     – Et toi, ça va ? lui lançai-je, anxieux à l’idée de m’envoler en sortant des toilettes.
     – Impec !

À quatre pattes sur la piste

     Christiane me dépassant d’une tête ou deux, je lui faisais confiance. Nous nous retrouvâmes en bord de piste, le coeur battant pavillon pirate, plaisantant quand même. Sa voisine, une femme d’une trentaine d’années, me regardait avec des yeux effarés… Je me rendis compte que Christiane me parlait avec un naturel désarmant, le bras tendu contre ce qu’il croyait être un pilier censé le soutenir, alors qu’il se tenait dangereusement penché, la main appuyée au vide, à quelques centimètres de la femme, effarée…
     Comment réussissait-il à ne pas tomber, mystère. Toujours est-il que la fille s’enfuit et que la nuit commença. Les videurs voyaient bien que quelque chose ne tournait pas rond chez nous, mais on nous laissa tranquille. La peur me garda dans son filet, si bien que je réussis à garder contact avec la réalité – toujours à deux doigts du cauchemar… Une peur blanche à pois bleus.
     Le seul souvenir clair que je gardai de cette soirée est la vision de Christiane, à quatre pattes sur la piste, mordant les mollets d’une jeune majeure en jupette et chaussettes blanches…
     L’instant tigre ?