L'éditorial
Un certain penchant pour l’innovation sociale

     Connaissez-vous la ville qui a inventé les Foyers de jeunes travailleurs (années cinquante) ?
Connaissez-vous la ville qui a inventé le Minitel (années soixante-dix) ?
Connaissez-vous la ville qui a inventé le Goncourt des lycéens (années quatre-vingt) ? Connaissez-vous la ville qui a inventé les Bistrots mémoire (années deux mille) ?
Connaissez-vous la ville qui a inventé l’habitat intergénérationnel (années deux mille)?
    Rennes, bien sûr. C’est presque par hasard que le sommaire du numéro 13 de Place Publique fait cohabiter ces quelques innovations « historiques ». Nulle intention, ici, de flatter quelque gloriole de saison même si tout citadin s’évalue aujourd’hui au nombre d’étoiles que les magazines accrochent au palmarès des villes, Rennes n’étant jamais en reste. On sait très bien qu’il suffit de plonger les bras dans la Vilaine pour en sortir des dizaines et des dizaines de nouveautés efficaces concoctées dans le bassin de Rennes depuis un demi-siècle. De quoi faire un beau numéro spécial !
    Ce qui est intéressant, c’est plutôt d’observer le processus qui produit du neuf. Surtout du neuf qui se généralise et du neuf qui dure. À cet égard, il faut écouter dans ces pages l’ingénieur Bernard Marti, l’un des pères du Minitel, raconter la naissance du petit terminal télématique dans les labos du CCETT de Rennes. Ce sigle veut dire Centre commun d’étude des télécommunications et de la télévision. Le mot important est « commun ». La mise en commun de cultures qui ne se parlaient pas, celle des PTT et celle de l’ORTF, celle du téléphone et celle de la télévision, a pu féconder un objet hybride et inédit, le fameux Minitel. Même si son acte de décès est programmé dans quelques mois, les applications et usages qu’il a générés en auront fait une formidable invention d’avenir.
    Et quand on écoute Bernard Le Doze, l’initiateur du Goncourt des lycéens, il apparaît là aussi que la rencontre improbable, celle qui abat les cloisons de l’habitude, est apte à déclencher de fertiles aventures. Il était un professeur qui voulait faire lire ses élèves. Il était un libraire, la Fnac, qui voulait promouvoir les livres. Ils se sont associés et ont installé, un peu en marge de l’institution de l’Éducation nationale, un prix pour inciter les lycéens de lire des romans fraîchement parus. Cela veut dire des livres que leurs profs n’avaient pas lus (c’est cela l’astuce). Le jeu, presque clandestin au départ, a fait tache d’huile. Et tout le monde applaudit à ses vertus.
    S’il est un domaine où l’innovation est plus délicate à accoucher, c’est celui du social. Il y faut une bonne dose de conviction, de combativité et de collectif. L’association des Amitiés sociales de Rennes n’en manquait pas et n’en manque toujours pas, si l’on en croit ce qu’écrit Loïc Richard dans ce numéro. Elle est à l’origine non seulement des Foyers de jeunes travailleurs, ou de mesures devenues évidentes comme les « m2 sociaux » dans les immeubles.
    Est-il encore possible d’inventer une vie en société ? D’expérimenter des dispositifs pour améliorer le « mieux vivre ensemble », cet horizon indépassable de nos passions citoyennes à l’ère de l’individu triomphant ? Cela nous conduit au coeur du sujet développé dans ce numéro: la question des personnes âgées dépendantes ou, comme l’on dit aujourd’hui, des personnes en perte d’autonomie.
    Nous avons choisi de réaliser ce dossier au moment où le gouvernement organise un débat national sur le sujet. Selon la vocation de notre revue, il s’agit pour nous d’articuler le « national » et le « local » sur les grandes questions qui engagent l’avenir. Après une série de réunions et de rapport sur le défi du vieillissement et de la dépendance, des arbitrages doivent être rendu par l’Élysée en ce mois de septembre, précédant un éventuel projet de loi.
    Quoique chacun s’en défende, il y a derrière cette grave question de société, une affaire de « gros sous » et de choix financiers à décider rapidement. Où trouver l’argent pour faire face à la dépendance, c’est-à-dire pour financer les établissements spécialisés et le maintien à domicile ? Impôt sur le patrimoine, augmentation de la CSG, suppression de niches fiscales, instauration d’un second jour férié ou bien recours à l’assurance vie, aux assurances privées, aux mutuelles ? Autant de pistes évoquées. Mais on ne fera pas la révolution.
    Peu ou prou, les personnes que nous avons interrogées (Roselyne Bachelot, Marisol Touraine du PS, François André du conseil général) se retrouvent sur le terrain d’un certain équilibre. La question est de savoir si c’est l’État, donc la solidarité nationale, qui doit pourvoir à la prise en charge de la dépendance, ou bien si c’est le rôle de l’assurance. On lira ici les positions de Bernard Spitz, représentant les assurances privées et d’Étienne Caniard, le président de la Mutualité. Les réponses laissent poindre une légère divergence où l’on reconnaît le clivage droite-gauche. La part respective de l’État et de l’assurance dans les décisions qui seront prises sera en effet révélatrice d’un choix de société.
    Au-delà du financement, c’est bien notre société qui est dans son ensemble interpellée. Le problème de la dépendance nous concerne tous. C’est une question humaine que chacun appréhende au plus vif de son corps, en la redoutant pour ses proches et pour soi-même. Si bien que nous sommes tentés de détourner notre regard. Regarder en face et changer notre regard sur ceux qui ont perdu l’autonomie apparaît comme une révolution nécessaire.
    Le psychiatre et essayiste Jean Maisondieu décrit parfaitement ici le processus qui nous entraîne à ne plus considérer la personne âgée dépendante comme notre semblable. En lui infligeant cette terrible négation née de nos peurs, nous commettons à notre insu un « autruicide ». L’« autruicide », ce meurtre de notre prochain, au sens figuré, ne fait que précipiter à son tour la dégradation de la personne.
    De la même façon, notre société ne considère pas comme ils le mériteraient les professionnels de l’accompagnement des personnes âgées dépendantes. Changer de regard, là encore! Donner à ces métiers difficiles noblesse et reconnaissance, leur conférer un vrai statut et une rémunération à hauteur de leur utilité sociale, apparaît comme une urgente nécessité. Voir à ce sujet, le plaidoyer de Loïc Richard en faveur de « vrais emplois » dans ce secteur.
    De même convient-il de porter une attention soutenue aux « aidants naturels ». Ces conjoints, fils, filles, belles-filles, frères ou soeurs, qui ont la dure responsabilité d’assumer seuls un parent en perte d’autonomie. Ils sont ainsi des millions d’aidants, « épuisés et désocialisés », en France mais aussi dans toute l’Europe, selon l’enquête présentée par les chercheurs de l’École des hautes études en santé publique.
    Petit souffle d’air à l’intérieur de ce confinement familial : les Bistrots Mémoire. Et cela nous ramène à l’innovation sociale que nous évoquions plus haut. En 2004, à Rennes, une directrice de maison de retraite et une responsable d’association de soins à domicile ont l’idée de « faire accueillir par des bénévoles spécifiquement formés, les malades Alzheimer et leurs aidants dans un café et dans une liberté totale quant à l’heure d’arrivée ou de départ » (voir l’article de Christine Barbedet). Le concept marche puis s’étend au point que 25 associations « Bistrots Mémoire » fonctionnent désormais en France.
    Là, nous sommes dans le concret de l’expérimentation du vivre ensemble. Comme dans cette autre initiative rennaise remarquable, novatrice et qui fait beaucoup parler d’elle: l’espace intergénérationnel Simone de Beauvoir, une ancienne caserne réaménagée afin qu’y cohabitent des étudiants, des familles, des personnes âgées, dépendantes ou non. Une belle tentative urbaine pour abolir les distances et les ségrégations. Une « invention », peut-être promise à bel avenir, pour instaurer une harmonie sociale d’autant plus vitale qu’on la pressent menacée.