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Dossier
#37
RÉSUMÉ > Pour ce dossier Place Publique a saisi des instantanés nocturnes, à des moments précis où la ville vit autrement. Notre collaborateur Gilles Cervera a pris sur son sommeil pour aller à la rencontre de celles et ceux qui vivent la nuit, loin des circuits attendus. La nuit à Rennes, l’ambiance change et les langues, parfois, se délient. Florilège de rencontres au fil des heures sans soleil.

     La nuit, s’il est dit que les chats sont gris, rien ne s’arrête ou si peu. Le trafic automobile ou ferroviaire est calmé, le commerce arrêté, image au ralenti. Une autre pulsation urbaine s’installe. Plus ouatée, davantage ignorée, bien présente. Les services régaliens veillent, l’allumeur de réverbère a rassuré, le « dormez bonnes gens » est entonné par des salariés plus pâlichons mais tout aussi vibrants. Lesquels permettent aux salariés du jour de trouver sur les ordinateurs les messages urgents, dans les banques les transferts d’argent, dans les bannettes le courrier ou les journaux à peine imprimés dans les boîtes aux lettres, dans des crèches une garde atypique – encore trop rare.

     Longtemps, les ouvriers du Livre ont représenté l’aristocratie nocturne. Mais chez PSA, les mainteneurs de ligne, dans les laboratoires les hygiénistes, dans les casernes de pompiers l’œil sur l’écran, la nuit travaille au jour. Les équipes de nettoyage sont à pied d’œuvre, les vigiles surveillent, les hôpitaux tournent, les blocs opèrent. La nuit urbaine est jeune, les MP3 pulsent plus que de raison, les Cité U ont pas mal de fenêtres éclairées et les bars s’étendent aux trottoirs à cause des arrêtés divers. Il y a ces longs couloirs d’accès aux rues de fêtes, le triangle est connu, circonscrit mais pour y venir le soir, calme plus plat, les provisions de boissons sortent des coffres de voitures garées vite fait, les packs de bière pendent au bas des bras. Au retour, à pas d’heure, le reflux est plus sonore. La rue de l’Alma, la rue de Brest, le boulevard de Sévigné, la rue d’Antrain ou de Paris fusent en portières et en cris qui claquent.

     Des poubelles deviennent des moulins à vent, les bas de gouttière en prennent. Les Don Quichotte se voient plus forts et plus grands. Reste que, si l’on croise de ces pèlerins enivrés, ou si on les voit atterrir lourdement au bas des murs du Thabor ou des haies du parc de Bréquigny, ils nous saluent comme sur un GR, le rituel surprend le passant attardé !

     La nuit est longue au malade. Les pulsations des moniteurs et la scansion des cœurs rallongent l’angoisse. Ah l’angoisse, vieil avatar de la peur du noir ! Les Ehpad sont endormis avec un peu trop de chimie, l’angoisse se décuple, les pulsations de la ville dans le secret des âmes. Les chambres s’allument et s’éteignent. Et les disputes bien sûr, et les bagarres. Minuit n’est pas forcément l’heure du crime, les polars ne nous ont pas bien enseignés.

     Les pulsations de la nuit ne se bloquent pas aux portes des fantasmes. Les taxis roulent. Depuis que les Clarisses ont quitté la rue Brizeux, plus de laudes nocturnes, la première messe sonne à 8 h chez les Dominicains de la même rue. Les TP attaquent les chantiers de rocade. Les crieurs de Jacques Cartier sont désormais exportés entre la ZI Lorient et la Vilaine endormie. Selon les vents, les trains de fret cognent à trois temps le bloc-notes des nuits.