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Dossier
#38
Le Stade Rennais,
phare à éclipse
du football breton
RÉSUMÉ > Alors que le stade la route de Lorient vient de se rebaptiser du nom de Roazhon Park pour mieux revendiquer ses racines bretonnes, quels liens le Stade Rennais entretient-il avec la région ? Jusque dans les années 70, il fut le club phare du football breton. Mais selon Hervé Martin, ce phare est désormais à éclipse. Observateur critique des dérives du foot business, il revient ici sur cette longue histoire et décrypte les causes d’un désamour progressif entre la Bretagne et les Rouge et Noir. Avant une nouvelle reconquête des supporters armoricains ?

     Un dimanche d’hiver ordinaire dans le Léon des années 50-60, plus précisément à Lesneven : en fin d’après-midi, les promeneurs rentrent de la campagne, les chasseurs reviennent avec leurs gibecières plus ou moins garnies, les bistrots se remplissent et une question fuse : « Combien a fait Rennes ? » Il y a toujours quelqu’un qui a écouté Georges Briquet sur Paris-Inter, entre 15 heures et 17 heures, et qui se trouve en mesure de répondre. On entend, suivant les cas : « Battu 3 à 1 par Lille », auquel cas les visages se ferment, ou bien : « Gagné 2 à 1 contre Angers », ce qui suscite de larges sourires, voire : « 1 à 1 contre Valenciennes », information suivie de moues dubitatives et de remarques du genre : « C’est pas avec ça qu’ils vont se retrouver en tête du championnat ! ».

     Ce fameux « combien a fait Rennes ? », pendant exact du non moins fameux « qui a gagné l’étape du Tour ? » en juillet, je l’ai entendu maintes et maintes fois dans mon enfance et dans ma jeunesse dans la bouche de commerçants, d’artisans, d’ouvriers, de notaires, de dentistes et de gratte-papier, sans oublier de dignes ecclésiastiques désireux de se distraire après avoir achevé leurs tâches pastorales. Par contre, je n’ai jamais entendu dire : « Combien a fait Nantes ? » À l’époque, les canaris, que personne ne nommait ainsi, se traînaient en deuxième division. Quant aux footballeurs de Brest, la grande ville toute proche : ceux du Stade Brestois évoluaient en division d’honneur, seulement un échelon au-dessus du Stade Lesnevien ; ceux de l’Association Sportive Brestoise, l’ASB, qui jouaient en CFA, étaient réputés pour la qualité de leur jeu et suscitaient l’estime générale. On guettait leur résultat dans le journal du lendemain.

     Dans le Finistère-Nord, le Stade Rennais était, sans conteste le club de référence, pour plusieurs raisons. À l’époque, le recrutement régional était majoritaire. Rennes, seule équipe bretonne de première division, attirait les meilleurs joueurs de Bretagne et du Grand Ouest, le Saint-politain Combot, le Lesnevien Le Gall, les Malouins Grumelon et Loncle, sans oublier Prouff, Cuissard, Prigent, Floch et tutti quanti. Ces joueurs emblématiques, fortement typés, sympathiques de surcroît, formaient l’armature du club. Ils y restaient plusieurs années et n’hésitaient pas à mouiller leur maillot pour la bonne cause, suscitant chez les sportifs en chambre une sympathie comparable à celle dont bénéficiaient les coureurs cyclistes bretons, les Robic, Goasmat, Bobet, Mallé- jac, etc. C’était au temps où l’équipe de l’Ouest pouvait tenir la dragée haute à l’équipe de France. On ne courait pas encore pour Mercier ou pour Gitane, et encore moins pour Carrefour ou pour Toyota ! On ne jouait pas non plus pour tel ou tel tycoon, ou pour un fonds d’investissement, mais pour sa ville, pour ses couleurs.   

     Les recruteurs rennais pratiquaient un savant dosage entre les régionaux, majoritaires, et les autres, les Français de l’intérieur, les Yougoslaves, les Espagnols, les Polonais, les Africains. Au début des années 60, le Polonais Théo a enchanté le public par sa virtuosité technique, et le trio Loncle-Rodighiero-Takac, un Malouin associé à un Parisien et à un Yougoslave, a réalisé des prodiges. Quand ces trois-là montaient à l’attaque, c’était une vague déferlante qui balayait tout sur son passage. Environ dix ans plus tard, le Cornouaillais Raymond Kéruzoré faisait vibrer les tribunes quand il partait à l’assaut crinière au vent, et l’Ivoirien Laurent Pokou les faisait chavirer en marquant des buts d’anthologie. Toujours l’équilibre entre l’ancrage régional et les indispensables apports extérieurs, entre le panache breton et la virtuosité africaine.

     Dans les années 50 et au début des années 60, le 4-2-4 inventé par les Brésiliens n’avait pas encore étouffé les habitudes offensives inculquées par le bon vieux WM1  : on continuait à jouer avec cinq attaquants, un avantcentre, deux inters et deux ailiers. Le souci principal des entraîneurs n’était pas de ne pas encaisser de but mais d’en marquer plus que l’adversaire. Saine philosophie ! Il y avait des permutations entre les attaquants en cours de partie, mais peu de clubs se risquaient à imiter le fameux tourbillon rémois. Les footballeurs champenois étaient nettement au-dessus du lot, mais Rennes faisait partie de ces bonnes équipes agréables à regarder, en un temps où le fossé était bien plus prononcé que de nos jours entre les professionnels et les amateurs. On ne s’ennuyait pas au stade de la route de Lorient : les déboulés de Prigent, les débordements de Loulou Floch et les envolées de Raymond Kéruzoré restent gravés dans les mémoires des supporters.  

     À toutes ces raisons proprement footballistiques, il faut sans doute en ajouter d’autres. En tant que capitale de la Bretagne, Rennes jouissait d’un grand prestige. Elle avait complètement éclipsé Nantes dans ce rôle, comme si les Bretons avaient refoulé des pans entiers de leur histoire et ne se souvenaient plus de la glorieuse époque des ducs. C’est seulement bien plus tard que j’ai entendu des Finistériens dire que Rennes, ville française, n’avait rien de breton. C’était aussi le siège de l’Académie, où on venait du Finistère passer certains examens, et le siège d’une université renommée. C’est à Rennes que la très grande majorité des Bas-Bretons venaient faire leurs études de médecine, de droit, de lettres ou de sciences. Le personnage de l’étudiant footballeur, stagiaire pro ou professionnel confirmé, n’était d’ailleurs pas inconnu, voir les cas de Le Gall, Kéruzoré et autres. Ces jeunes joueurs étaient eux-mêmes encouragés par les étudiants, en particulier par les sciençards, très nombreux dans les tribunes à l’époque, et aussi très critiques à l’occasion. Rien à voir avec les supporters inconditionnels des années 2000. Le public rennais jugeait sur pièces et ne se privait pas d’accabler certains joueurs de son ironie.

     Le savoir, ou tout au moins les grades universitaires, s’acquérait à Rennes, où l’on venait aussi faire des affaires. La foire-exposition jouissait d’une grande renommée. Les bons bourgeois qui la fréquentaient s’intéressaient aussi aux résultats du Stade Rennais. Cette affirmation peut surprendre de nos jours, où le football est devenu plus populaire. Il ne faudrait pas oublier pour autant qu’il a été introduit en France par des lycéens et des étudiants de bonne famille, à l’affût de la dernière mode anglaise. Sans être le sport favori de l’élite sociale, le football n’en retenait pas moins l’attention d’une partie de la bourgeoisie bretonne, pour laquelle la réputation de Rennes reposait sur une triade : l’université, la foire et le Stade Rennais, sans que ce dernier fût affecté de quelque mission publicitaire. La réputation intellectuelle, l’attrait commercial et la gloire sportive constituaient les attributs normaux d’une capitale régionale. Nul n’eût songé à mettre le foot au service de la foire, ou l’inverse. À l’époque, les marchands n’avaient pas investi le temple du sport. Les panneaux publicitaires qui entouraient le terrain n’avaient qu’un rôle marginal.  

     Le stade rennais a désormais perdu une partie de son aura, pour toute une série de raisons. Dans les années 70 et 80, le FC Nantes a largement compensé son retard initial et s’est doté d’un magnifique palmarès. Ses huit titres de champion de France de première division ont éclipsé les deux victoires rennaises de 1965 et 1971 en finale de la Coupe de France. Qui plus est, Rennes s’est vu concurrencé, en Bretagne même, par des clubs plus talentueux (Brest au temps de Ginola, Lorient par intermittence) ou plus vaillants. En matière de combativité, de courage et d’esprit offensif, En Avant Guingamp, Waraoch Guingamp, écrase le Stade Rennais, dont la frilosité lors des finales de la Coupe de 2009 et de 2013 a mécontenté le public. Bien des Finistériens férus de football se sentent désormais plus Guingampais que Rennais.

     Dans la capitale de la Bretagne, le recrutement régional n’est plus qu’un souvenir : en 2014-2015, un seul joueur, Romain Danzé, était Breton. C’est le Breton alibi de l’équipe, le dernier des Mohicans, que l’on garde pour ne pas déchaîner l’ire du Kop des supporters. En cet automne, il commence la saison sur le banc des remplaçants. Pire, on a laissé partir les gars du pays, Didot vers Toulouse, Lemoine et Pajot vers Saint-Étienne. En guise de compensation dérisoire, on prétend « costumiser », entendons « régionaliser » le stade de la route de Lorient, en l’affublant de l’appellation surprenante de Roazhon Park. Il eût été plus judicieux de l’appeler « Stade Marcel Loncle » ou « Stade Bertrand du Guesclin », en hommage au vaillant capitaine breton. Reste le retour désormais officiel de Yohann Gourcuff, destiné lui aussi à satisfaire les fans des Ruz ha Du, les Rouges et Noirs. À nos yeux, ce come-back représente un pari risqué, pour le joueur et pour le club.

     Autre décision lourde de conséquences : dorénavant, les jeunes issus du centre de formation n’ont plus aucun avenir sur place. Au mieux, ils sont prêtés à des clubs de Ligue 2 ; au pire, ils croupissent en CFA. Cela signifie que les dirigeants ne veulent plus prendre le moindre risque, y compris celui de voir éclore de nouveaux talents. Ils ont choisi de recruter sur une base planétaire des joueurs de toutes nationalités. À se fonder sur le quotidien Ouest-France du 1er septembre 2015, l’effectif du SRFC est actuellement de 28 joueurs ; le mercato estival s’est traduit par 14 arrivées et 16 départs, soit 30 mouvements de joueurs. Conclusion : le club est en train de devenir un hub, une plate-forme d’échange de joueurs. Ce n’est pas encore Monaco (33 départs et 22 arrivées cet été), mais on y vient. Le Rocher, qui a vu briller Jérôme Rothen et Ludovic Giuly, est devenu, selon le journaliste sportif Pierre-Yves Ansquer « un lieu de transit, de répartition et de business » qui « a éparpillé des joueurs dans neuf pays ». Rennes a recruté dans cinq pays différents, France comprise, et a saupoudré dans six autres pays des mercenaires dont l’entraîneur ne savait plus que faire. Toute comparaison avec le bon roi Charles V, désireux de se débarrasser des Grandes Compagnies avec l’aide de du Guesclin, serait évidemment mal venue. Au vu de tous ces mouvements, on pourrait proposer de rebaptiser le SRFC « Breizh Airport Football Club ». Arrivées et départs fréquents de joueurs dans toutes les directions, les uns pour obtenir du temps de jeu, les autres pour tenter de relancer leur carrière, quelques-uns pour honorer des sélections en équipe nationale.