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Contributions
#24
Le regard des Veilleurs a transformé les Tombées de la nuit
RÉSUMÉ > Durant un an, jusqu’à fin septembre, 729 personnes auront veillé sur Rennes depuis l’abri en bois installé à 32 m de hauteur, au sommet d’un immeuble de bureaux dominant l’esplanade Charles de Gaulle. Cette performance « chorégraphique » imaginée par l’artiste belgo-australienne Joanne Leighton a suscité un réel engouement. Au point d’influencer en profondeur la programmation de l’édition 2013 des Tombées de la Nuit, à laquelle est rattaché ce spectacle pas comme les autres.

     Au sommet de la tour de la Chambre des métiers, surplombant l’esplanade du Général de Gaulle, un curieux édicule en bois abrite depuis près d’un an un étrange ballet. Ici, pas de danseur professionnel, ni de figure imposée. Il s’agit pourtant bien d’un spectacle à part entière du festival des Tombées de la Nuit. Intitulé « les Veilleurs de Rennes », il bénéficie d’une programmation dans la longue durée. Depuis le 30 septembre 2012 et jusqu’au 29 septembre 2013, 729 volontaires se seront ainsi succédé dans « l’abri de veille », deux fois par jour, à l’heure exacte du lever et du coucher du soleil. Leur nom reflète bien leur mission, à la fois dérisoire et essentielle: veiller sur Rennes.

     Conçue par la danseuse et chorégraphe Joanne Leighton, cette « pièce chorégraphique » a pu dérouter par son minimalisme. A commencer par les organisateurs des Tombées de la Nuit eux-mêmes, à qui la directrice du Centre chorégraphique national de Franche-Comté a proposé de tenter l’aventure. « Cette initiative bouscule nos fonctionnements habituels. Elle nous fait jouer un rôle de passeur plutôt que de simple programmateur. Cette approche n’allait pas de soi, elle a perturbé les équipes mais c’est aussi ce qui nous intéresse », reconnaît Claude Guinard, directeur du Festival. « Mais la nature du projet, qui consiste à porter un regard sur la ville, correspond bien à l’esprit des Tombées. Il s’agit de rendre visible le questionnement sur la temporalité de la ville », souligne-t-il d’emblée.
     Pourtant, aux yeux de Joanne Leighton, « les Veilleurs » sont une pièce chorégraphique – presque – comme une autre. « Il s’agit d’un projet pour un lieu, une réflexion pour le territoire. Il offre la possibilité aux habitants d’une ville d’être acteurs d’un projet artistique », résume la chorégraphe belgo-australienne, qui a d’abord créé « Les Veilleurs » à Belfort, puis à Laval, avant de les proposer à Rennes.
     Et pour achever de convaincre son auditeur qu’il s’agit bien d’une représentation à part entière, elle en énumère les similitudes avec une pièce classique: « Nous y retrouvons toute l’organisation d’un vrai spectacle: une répétition, un horaire annoncé, une durée précise, avec un début et une fin, (pour moi, c’est un an ou rien!), des critiques… Bref, tous les ingrédients sont réunis ! »

     Et la danse, dans tout cela? Le veilleur, silhouette immobile dans sa guérite perchée, joue davantage la statue du Commandeur qu’une scène du Lac des Cygnes ! Mais là encore, Joanne Leighton renvoie à l’essence même de la chorégraphie: « Il s’agit de tenir une présence. Le veilleur est regardé par la ville. Il n’est pas seul, il existe individuellement dans un projet communautaire ». Car c’est l’une des originalités d’un concept qui n’en manque pas : le veilleur est sans cesse relié. Il aperçoit les passants sur la place, échange avec eux de discrets saluts, se sait observé autant qu’il observe.
     Sensibilisé à l’expérience quelques jours avant de prendre sa veille, lors d’une réunion avec d’autres volontaires qui comme lui, se sont préalablement inscrits par Internet, il bénéficie par ailleurs de l’appui bienveillant d’un accompagnateur durant tout le temps de sa performance. « Le rôle de celui-ci est essentiel, souligne la chorégraphe. Sans lui, le projet n’existerait pas. L’accompagnateur, à son tour, veille sur le veilleur, discrètement ».
     La force du projet se manifeste dès la première rencontre, au pied de l’immeuble de bureaux, entre ces deux personnes qui se découvrent et souvent se reconnaissent sans être déjà vus, réunis par une envie commune de vivre un moment fort. La montée au sommet de l’édifice, par l’escalier, aide à prendre la mesure de la position du veilleur. L’accès à l’abri, une fois déposé tout ce qui relie aux temporalités modernes – montre, portable, stylo – se fait également sous la houlette complice de l’accompagnateur, à l’heure exacte prévue par l’éphéméride solaire. Et c’est encore l’accompagnateur qui vient signifier la fin de la parenthèse, à celui qui, bien souvent, a perdu ses repères habituels. Un café, quelques lignes sur le cahier laissé à disposition pour consigner les impressions, et c’est déjà la descente vers le brouhaha urbain.

     Tous les participants à cette aventure singulière le soulignent: ils ont conscience de prendre place au sein d’un vaste réseau informel, matérialisé par la remise d’un badge portant leur numéro. Unique et discret signe de reconnaissance qui s’ouvre parfois sur des discussions très riches au hasard d’une rencontre, dans la rue ou le métro! Il suffit pour s’en convaincre de parcourir les témoignages recueillis sur le blog des veilleurs par les journalistes du collectif Objectif Plume, qui ont « couvert » avec talent cet événement original empli d’humanité. Leur rubrique « humeurs de veille » raconte ainsi avec justesse et simplicité l’état d’esprit des participants, leurs surprises, leurs déceptions aussi parfois…
     Cette dimension collective a séduit les Tombées de la Nuit. Elle a aussi permis, au passage, de lever les réticences initiales à l’égard de ce qui pouvait apparaître comme un grand saut dans l’inconnu. « Je n’ai rien imposé à l’équipe. Je leur ai dit en substance: cette histoire, je ne sais pas ce qu’elle va nous révéler, mais si on y va, c’est tous ensemble! », raconte Claude Guinard, qui revendique aujourd’hui avec fierté cette programmation, « véritable signature des Tombées ».
     Comme pour toute programmation théâtrale, cette pièce d’un genre particulier réserve son lot de surprises et d’imprévus: Une défection de dernière minute suffit à mettre le projet en danger. Il est arrivé qu’un veilleur, pourtant dûment inscrit depuis plusieurs semaines, annule sa participation in extremis. C’est alors l’accompagnateur qui a pris sa place, en ayant pris soin de trouver, en urgence, quelqu’un pour l’accompagner à son tour! La logistique et la coordination jouent ici un rôle crucial, mettant au passage les nerfs de la petite équipe des Tombées à rude épreuve.

     Pourtant, à les entendre, aucun ne regrette d’avoir tenté l’aventure. Mieux : l’édition de juillet 2013 porte la marque de cette expérience, bien au-delà de ce qui était pressenti. Ainsi, les spectateurs, qui devaient auparavant choisir parmi une multitude de spectacles concentrés sur une semaine début juillet, sont désormais invités cette année à musarder durant trois – longs – week-ends entre trois lieux éclatés : le centre-ville autour de l’esplanade Charles de Gaulle, le nouveau quartier de La Courrouze et l’ambiance plus champêtre des étangs d’Apigné. Une manière, peut-être, de conjurer le sort d’une météo estivale parfois capricieuse! Mais surtout, l’envie d’adopter un autre rythme, à l’image de celui véhiculé par les Veilleurs. « Ils nous ont encouragé à être moins dans la boulimie, à nous interroger sur la manière de faire vivre au mieux les projets artistiques que nous souhaitons accompagner », glisse Claude Guinard. Ce n’est évidemment pas un hasard si le spectacle « Et si c’était ma rue » sera joué sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, aux heures précises des veilles matinales et vespérales! Et, clin d’oeil à la performance réalisée sept étages plus haut, une centaine de figurants investira alors la place en chuchotant au public des bribes de récits des veilleurs.

     Joanne Leighton se félicite de cette appropriation de son spectacle par les Rennais. « Je suis très touchée de la manière dont l’équipe des Tombées de la Nuit a porté le projet. Je salue aussi le travail d’écriture autour du blog par Objectif Plume. Après Belfort, Laval et Rennes, les Veilleurs connaîtront une suite, peut-être à l’international, mais rien n’est encore arrêté », confie-t-elle.
     Pour l’heure, il s’agit de réfléchir à la manière dont la veille va prendre fin à Rennes. Plusieurs scénarios ont été évoqués. Ce sont les veilleurs eux-mêmes qui ont eu la primeur de l’annonce, fin mai, lors d’une « causerie » organisée par les Tombées de la Nuit pour prolonger avec ceux qui le souhaitaient l’échange et le dialogue.
     L’idée d’une « nuit de veille » et d’une chaîne humaine s’est progressivement imposée, afin de faire le lien entre le 728e et le 729e veilleur, ce dernier n’étant autre que Joanne Leighton elle-même. Réunis dans l’espace du « 4bis » voisin, où une espèce de grande chambre noire sera aménagée pour l’occasion, une trentaine de veilleurs supplémentaires se relaieront toute la nuit. Et à l’aube du dernier dimanche, un geste chorégraphique de huit minutes sera proposé sur l’esplanade, réunissant tous ceux qui le veulent pour marquer en beauté la fin de l’aventure.
     Bien plus de que simples figurants, ils seront, à l’instar des 729 veilleurs de Rennes, de véritables complices de ce festival, heureux de perpétrer à leur tour une douce et lumineuse effraction dans ce monde délicatement déjanté des spectacles urbains.