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Histoire & Patrimoine
#38
RÉSUMÉ > Dans cette rubrique, nous présentons des volumes négligés, oubliés, méconnus. Mémoires, lettres, essais ou romans, ils ont pour un point commun d’évoquer la ville de Rennes, même d’une manière furtive, au détour d’un chapitre. Ici, Chemins d’eau de Jean Rolin, récit de randonnées au bord des canaux qui débute par le canal d’Ille-et-Rance au départ de Rennes.

    Né en 1949, Jean Rolin est un journaliste-voyageur qui s’est illustré par des reportages dans Libération ou Géo, mettant son sens de l’observation au service d’un style élégant, ironique et direct. Qualité que l’on trouve dès Chemins d’eau publié en 1980 puis dans la vingtaine de titres publiés depuis. Romancier, Jean Rolin est l’auteur en 2015, des Événements. Auparavant, L’Organisation (prix Medicis 1996) revisitait avec causticité sa vie de militant de La Gauche prolétarienne au côté de son frère Olivier Rolin, également écrivain et romancier. Jean Rolin a une forte attache avec Dinard où vivait sa grand-mère. « S’il y a pour moi un lieu fondateur, c’est l’estuaire de la Rance dont je continue à penser qu’il est d’une perfection inégalable […] Le paysage parfait reste celui-là : le décor des moments de mon enfance passés au côté de ma grand-mère, à Dinard, dans les années 50 », a-t-il confié à Télérama, promettant d’écrire bientôt un livre sur la côte d’Émeraude. En 2012, il publia Dinard, essai d’autobiographie immobilière avec des photographies de sa compagne Kate Barry (fille de Jane Birkin). Kate Barry est morte depuis. Le dernier Rolin, Savannah, lui rend hommage.  

     Chemins d’eau signa en 1980 l’entrée de Jean Rolin en littérature. D’abord édité aux Éditions maritimes et d’outre-mer, ce récit de voyage à pied le long des chers canaux de la douce France a connu plusieurs rééditions depuis trente-cinq ans, chez Payot puis à La Table Ronde. Car à la suite de ce coup d’essai, Rolin s’est affirmé au fil de son œuvre comme l’un des chroniqueurs les plus tendrement sarcastiques et pointus de notre géographie quotidienne. « Sous son titre presque anodin de Chemins d’eau ce livre nous propose en fait une plongée quasi initiatique vers les secrets de cette Belle aux Eaux dormantes qu’est la France des canaux », écrivit Jacques Lacarrière, qui appartint lui aussi à la catégorie des voyageurs poétiques. Il note chez Rolin un art de mêler la « nature intacte » et les « banlieues sordides » bâtissant ainsi un texte qu’il qualifie de « beau poème en prose ». Le récit ne s’arrête pas à ce canal d’Ille-et-Rance offert en guise de lever de rideau. Suivant le sens inverse des aiguilles d’une montre, la randonnée sur les voies navigables court ensuite sur deux chapitres le long du canal de Nantes à Brest. Puis nous voici sur le fameux canal du Midi, de Sète au Rhône, de Saint-Quentin, de l’Oise à la Sambre, de la Marne au Rhin, de Briare…  

« Rennes est une ville beaucoup moins laide qu’on ne l’imagine habituellement tant que l’on n’y a pas mis les pieds. »

« Rennes est une belle ville. Froide, sans doute, raide comme la justice et fort ennuyeuse, mais belle. On y trouve dans le centre un choix de colombages et d’encorbellements propres à ravir tous ceux pour qui ce genre d’ornements constitue l’alpha et l’oméga du vrai chic urbain, et une collection de toits d’une extrême variété de formes. »

Les hôtesses d’un bar de nuit « ravies de rencontrer une oreille attentive, se répandent en anecdotes abominables sur les turpitudes des notables et du clergé. Étrange, tout de même, cette obstination toute républicaine et laïque, à prêter aux dignitaires du clergé des mœurs babyloniennes ».

« À travers une banlieue décousue où alternent les pavillons, les petites usines, les cimetières et quelques campements de romanichels – confinés en bordure du canal comme si l’on envisageait de les y pousser à la première incartade –, le chemin de halage, et le canal qu’il accompagne, tardent à s’arracher à la rumeur industrielle et automobile de l’agglomération rennaise. »

« La marche en Ille-et-Vilaine est d’ailleurs une entreprise pleine de périls. Peu de temps après avoir échappé aux roquets de Saint-Grégoire, je dois faire un écart pour laisser de côté des ruches bourdonnantes d’activité et plantées tout au bord du chemin, puis je ne peux éviter de marcher sur la queue d’un serpent qui disparaît sans demander son reste dans les broussailles. Maintenant, ce sont des arbres abattus qui, sur une assez longue distance, obstruent complètement le chemin déjà copieusement encombré de ronces et d’orties. »  

     L’approche de Rennes et du département par Jean Rolin est mi-figue mi-raisin. Ses louanges le disputent à la grogne à l’égard de ce Rennes des années 1970, si loin déjà. Le marcheur en dit du mal et du bien. Du bien, par exemple, quand il parle des plaques de rue qui, « délicatesse assez rare », mentionnent les titres des « illustres inconnus – ingénieur, navigateur, infirmière, héroïque ou médecin des pauvres » qui donnent leur nom aux artères de la ville. De Rennes, Rolin se régale surtout à décrire dans une scène d’anthologie « un bar niché au creux d’un immeuble menaçant ruine, et dont les hôtesses, manifestement, ne doivent pas toujours se contenter de servir à boire ». Endroit « théâtral, bien que minable », « pénombre propice », « sourires entendus », « effrayantes tentures rouges » (« assez épaisses pour étouffer les cris d’un porc qu’on égorge »). On y rencontre des infirmiers psys venus brancarder un forcené du voisinage et des dames « piquant du nez dans leurs flûtes à champagne ». On y parle avec ferveur d’un fameux rebouteux de Hédé qui a remis en place l’épaule luxée d’un contremaître de chez Oberthur. Puis Rolin prend le chemin du canal d’Ille-et-Rance, assez peu sensible à son charme mais au contraire volubile quand il s’agit de narrer les obstacles de toutes sortes contrariant son pas de voyageur. L’ennemi est le chien, « la plaie de nos campagnes », mais aussi les arbres tombés, les serpents, EDF, les barbelés, les « accès interdits » et autres joyeusetés qui de Saint-Grégoire à Hédé en passant par Betton titillent la langueur de l’écrivain-marcheur.