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Dossier
#08
Les ateliers d’écriture : de la contrainte,
du travail et des idées
à défendre
RÉSUMÉ > Marine Bachelot et Isabelle Le Tiec sont animatrices d’ateliers d’écriture, accoucheuses du désir d’écrire. Un désir qui dévore bien des personnes de tous âges et de tous milieux, absorbées par les obligations du quotidien, par le travail, les enfants, la fatigue, et qui, un jour, se jettent à l’eau pour confier à la plume un journal, des sentiments, une tranche de vie… L’écriture s’apprend et se travaille, disent-elles. Le meilleur moyen: la contrainte, la consigne, dont l’Oulipo s’est fait le champion.

MARINE BACHELOT > C’est écrire et partager avec les autres participants de l’atelier ce que l’on vient d’écrire. J’anime aujourd’hui des ateliers qui durent un week-end, d’autres qui s’étalent sur un semestre ou une année, à raison de deux heures par semaine. Qu’il y ait un cadre horaire compte. Le nombre idéal de participants va de six à huit. En milieu scolaire et universitaire, on est plutôt vingt ou trente. Parfois, ça ressemble à un cours. Avec des étudiants en architecture, c’est davantage un atelier. Mais ça peut aussi se dérouler dans un théâtre, dans une MJC…

ISABELLE LE TIEC > J’appelle ça un espace-temps. L’espace, c’est une pièce tranquille, une table, des chaises… Chacun arrive avec ses crayons et ses papiers, son ordinateur éventuellement. Le temps, parce que les exercices ont tous une durée limitée. Ça peut être très court, cinq ou dix minutes, ou plus long… Au début, mes ateliers, c’était deux heures tous les quinze jours, le vendredi soir. Mais c’était difficile d’y être assidu. Désormais, je ne propose plus que des week-ends, avec des thématiques précises.  

MARINE > Le mot « atelier » porte l’idée de technique, d’outil. On rabote, on lime, on sculpte. L’écriture se fraie son chemin dans un réseau de contraintes plus ou moins fortes proposées par l’animateur. En les respectant, chaque participant construit sa propre aventure. Des contraintes, il y en a de toutes sortes et on peut toujours en inventer. D’abord le temps d’écriture. En général on commence par des temps courts. Ce qui nous importe, c’est de réussir à maîtriser la construction d’un texte bref, avant de réussir à organiser des textes plus longs. On peut finir par le temps d’écriture d’une nouvelle. Dans ce cas, les gens travaillent chez eux. Je commence souvent par un travail à partir des noms et des prénoms des participants. Je les invite à dissocier les syllabes, à les recombiner pour former d’autres mots et à les entendre sonner. La syllabe est une matière sonore, musicale, rythmique; à partir de là vont naître des associations de mots, d’idées. On part aussi d’un début de texte pour arriver à une fin, imposée elle aussi. On peut aussi, c’est plus élaboré, tenter de saisir l’organisation d’un texte, regarder comment il fonctionne et s’en servir pour en écrire un autre. La structure est là comme une ligne de force, ce qui permet aux participants de saisir comment un texte tient debout. L’écriture c’est aussi de l’architecture, de la structure. Une fois cela admis, les participants seront en mesure de construire leur propre architecture. L’imitation est parfois le ressort de la création. L’écriture s’apprend, se travaille. La forme construit le fond. Après, il y a la question du souffle, de l’inspiration, de la nécessité, de ce l’on veut défendre. Ça doit vibrer à l’intérieur. Le travail formel produit de l’écriture, à condition que derrière il y ait une nécessité à l’oeuvre.

ISABELLE > La contrainte, la consigne sont des machines à produire de l’écriture. Moi qui ai une formation de plasticienne, je m’amuse parfois à donner à mes « écrivants » des consignes d’art plastique, par exemple « Blanc sur blanc », cinq minutes et débrouillez-vous. La consigne du premier des cinq week-ends que j’ai proposés cette année était « le passage du "Je" au "Il" » : comment employer le « il » pour parler de soi, ou le « je » pour parler d’un autre? Le deuxième avait pour thème le pastiche: quand on a saisi la musique d’un texte, on produit des choses qui musicalement marchent très bien. J’ai proposé ensuite le théâtre de Tchekhov, puis la posture de l’écrivain et celle du marcheur. Le dernier atelier tournait autour de Sand et de Colette, deux écrivains plongés dans le quotidien, entre jardin et confitures. Colette disait « entre le stylo et le sécateur, je n’hésite pas ».

MARINE > Lumière d’août intervient depuis trois ans auprès de patients de l’hôpital psychiatrique, de personnes handicapées mentales ou en dépression. C’est un public extraordinaire, très sensible, capable d’invention, producteur d’images originales, explosives. Au bout de six heures d’écriture, les participants sont dans un tel état de fatigue qu’ils lâchent prise. Alors que les étudiants ne dévient pas d’un millimètre…

ISABELLE > Avec les personnes en difficulté, il faut tenir compte du contexte. Par exemple, des jeunes en délicatesse avec l’école apprécieront d’écrire des chansons et même de les mettre en scène. Il faut du visuel, de l’auditif. Que ça puisse toucher. L’Oulipo est un puits sans fond. Sans les consignes oulipiennes, un grand nombre d’écrivants ne seraient pas entrés en écriture.

MARINE > Quand des étudiants étrangers ne maîtrisent pas bien le français, j’aime bien passer quelques minutes avec eux sur l’abécédaire de Gilles Deleuze au chapitre « S comme style ». Deleuze parle notamment de la phrase de Proust: « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ». Avoir du style, c’est en effet creuser dans la langue « une sorte de langue étrangère », pousser le langage à sa limite, chercher à faire sonner, résonner la langue d’une manière différente. Il dit aussi: un grand styliste n’est pas un conservateur de la syntaxe. La langue est un système en perpétuel déséquilibre. Cela aussi se travaille. On est souvent étonné de la qualité de ce qui est produit.

ISABELLE > Dans une école professionnelle, j’ai remplacé à la dernière minute une animatrice absente pour une semaine consacrée à l’expression. Pour des lycéens, l’écriture c’est l’école, ce n’est ni de la liberté ni du plaisir, c’est de l’angoisse, tout le contraire. Alors, ils avaient choisi des consignes très ludiques sous prétexte qu’il fallait les amuser, les surprendre. La littérature, c’est tellement abominable! Tous les jours, je leur demandais : « Voulez-vous que nous fassions autre chose? » « Non, non! On continue! » Mais à la fin de la semaine, ils ont tous dit qu’ils s’étaient ennuyés. Ils auraient voulu un travail un peu plus difficile. Je buvais du petit lait! Il faut arrêter de donner aux gens du divertissement et du ludique. On peut être exigeant et mettre la barre un peu plus haut. Il ne faut pas partir avec des a priori.

MARINE > Le principe, c’est qu’après le temps d’écriture chacun doit lire son texte et le livrer aux commentaires et aux critiques. On observe comment c’est écrit, on relève les baisses de tension, les petits défauts. Donc la qualité d’écoute du groupe est très importante; elle détermine le degré de confiance que les gens vont avoir, car beaucoup arrivent complexés dans l’atelier. Souvent la lecture des textes commence par des excuses et des hésitations: « Ce que j’ai écrit n’est pas très bon… » Quand l’animateur se place lui-même en position d’écrivant, qu’il dit que lui aussi écoute les conseils de son entourage, qu’un auteur n’écrit jamais seul, les gens acceptent plus facilement de lire leurs textes. On leur dit aussi: « Votre texte, ce n’est pas vous. Le critiquer, ce n’est pas vous attaquer. » L’opinion des autres est extrêmement précieuse pour avancer. L’atelier, c’est aussi cela: une logique de la réécriture, de la reprise, de l’amélioration.

ISABELLE > Après chaque temps d’écriture, chacun lit sa production et tout le monde en discute pour s’en nourrir. Sinon ça ne sert à rien d’être en groupe. On part à la recherche de son identité d’auteur et on la découvre grâce aux autres. On ne doit pas juger le fond. On ne demande pas « pourquoi tu as écrit ça », mais « comment tu l’as construit ». Certaines questions ne sont naïves qu’en apparence, qui permettent à chacun de se mettre en cause, de ne pas ronronner. Mélanger des débutants et des personnes aguerries permet aux nouveaux de voir jusqu’où ils pourront aller s’ils continuent à s’investir. Parfois, des textes interpellent énormément une personne qui peut alors se montrer agressive. Il peut y avoir des larmes, des tremblements, de l’émotion. L’animateur doit être très présent. Il est le garant de la sécurité intellectuelle et affective des participants.

MARINE > C’est assez rare que j’écrive moi-même pendant un atelier parce que le temps d’écoute nécessite de la concentration, une grande attention. Pendant que les gens écrivent, je réfléchis à l’exercice que j’ai donné, aux remarques que je vais faire. C’est très prenant.

ISABELLE > Une fois le texte lu et discuté, il faut réécrire, retravailler. Je suis très exigeante là-dessus. Si quelqu’un se décourage, les autres lui disent: « Mais nous aussi on en bave! » Un groupe qui marche bien est très stimulant.

MARINE > Tout le monde est capable d’écrire. Il n’y a ni tests, ni diplôme à présenter, ni formation préalable. Il suffit d’entrer dans le jeu des contraintes. En dehors des élèves et des étudiants, le public est très divers: plus de femmes que d’hommes; des personnes de tous âges; des gens qui font du théâtre amateur et qui se disent « pourquoi pas l’écriture? »; des gens qui ont envie d’écrire sans avoir une vocation; des aspirants écrivains; des gens qui veulent mieux maîtriser la langue, la rédaction; des personnes qui n’écriraient pas autrement. J’ai du plaisir à travailler avec des gens qui ont une fibre artistique ou littéraire. Mais c’est aussi très intéressant de travailler avec des scientifiques parce qu’ils comprennent bien les principes de la construction, de la structure. Ils n’ont pas de handicap là-dessus, ni de mythologie sur ce que c’est qu’écrire.

ISABELLE > J’ai animé des stages en collège, en lycée professionnel, avec des femmes battues, des déprimés, des paralysés, des traumatisés crâniens, des prisonnières, des personnes âgées, des femmes qui ont travaillé toute leur vie et qui se font enfin plaisir… J’ai beaucoup d’enseignants de matières techniques ou scientifiques, des orthophonistes qui viennent chercher des matériaux pour leur travail avec les enfants. C’est très varié. Beaucoup de femmes, presque jamais d’hommes. De tous les âges, à partir de 20 ans.

Quelles sont les motivations des participants?

MARINE > Dans le cas des ingénieurs, la motivation est d’ordre professionnel. La maîtrise des outils de communication fait partie de leurs études. Dans un CV ou une lettre de motivation, la facilité d’expression et la bonne orthographe font la différence entre deux candidats. Un texte doit tenir debout. Sa construction, son architecture, c’est très formateur. Le formalisme, l’innovation, l’originalité, la création sont des problématiques communes à de nombreuses disciplines et pas seulement littéraires.

MARINE > En France, se perpétue le mythe de l’écrivain inspiré. Aux États-Unis, en Russie, on enseigne le métier d’écrivain. À Rennes 2, en Lettres, beaucoup prônent la création d’ateliers d’écriture. Mais la résistance est très forte. Alors qu’il existe des ateliers en Information et Communication, en Arts du spectacle. Du coup, les facs de lettres sont pleines de gens qui croient savoir écrire mais n’ont aucune technique. Je fais partie du jury d’un concours de nouvelles commun à la fac de lettres et au Crous. Eh bien! j’obtiens avec des étudiants en architecture ou des élèves ingénieurs, après seulement vingt heures d’ateliers d’écriture, des textes bien supérieurs à ceux des littéraires. Il y a cette mythologie de l’auteur dans sa tour d’ivoire. Alors que tous les grands auteurs partagent leurs textes avec leurs proches, avec d’autres auteurs, avec leurs éditeurs qui les corrigent. Et on rature. Et on retravaille. On gagnerait à suivre ce genre de formation!

ISABELLE > Je constate un très fort désir d’écrire. Un désir complètement refoulé. Dans la culture française, l’écrivain est un personnage sacré. Comme relié à Dieu, il dispose du don de l’écriture. Dans les pays anglo-saxons, au contraire, les ateliers d’écriture existent depuis les années cinquante. Il y en a dans toutes les universités américaines. Souvent, ils sont animés par de très bons auteurs qui acceptent de décortiquer leur manière d’écrire, de donner leurs ficelles. En France, on sépare, on classe. À l’école, on stigmatise les gamins dès qu’ils commencent à rédiger. J’avais de la chance : j’écrivais bien et c’était toujours ma rédaction que le maître lisait. Avec du recul, je me dis qu’il y avait probablement dans ma classe d’autres élèves qui écrivaient aussi bien, voire mieux, mais différemment et qui ont été « cassés ». Au cours des tours de table, en ateliers, je suis dans la réparation. Le fait de n’avoir pas été bon est considéré une faute. Ces copies biffées de rouge, « mal dit », « mal écrit », « maladroit » avec trois points d’exclamation. Oh, mon Dieu! C’est pour cela que les consignes fonctionnent. La consigne est une sécurité, un garde-fou rassurant.