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Contributions
#34
RÉSUMÉ > La violence des assassinats de janvier 2015 à Paris a replacé la barbarie au coeur de nos existences et de nos discours. Mais que désigne ce concept commode ? Qui sont les barbares, et qui sommes-nous pour les juger ainsi ? Dans cette contribution philosophique, Yvan Droumaguet invite à dépasser l’émotion pour mettre en perspective les responsabilités individuelles et collectives. Hasard ou coïncidence, l’auteur propose depuis la fin 2014 un cycle de conférences sur le thème de la barbarie, dans le cadre de la Société bretonne de philosophie. Une réflexion qui prend évidemment une résonance particulière dans le contexte récent.

     La mémoire des assassinats des 7 et 9 janvier 2015 à Paris reste et restera douloureuse. Des journalistes ont été exécutés pour avoir usé de leur liberté, des policiers pour faire leur métier, des juifs seulement pour être juifs. Comment qualifier ces crimes autrement qu’actes de barbarie ? Au même moment, au Nigeria, des milliers de personnes étaient massacrées par l’organisation islamiste Boko Haram.
    Mais, reste et restera, aussi, la mémoire de la marche du 11 janvier, où se sont affirmés avec force et générosité le désir d’humanité et, contre la haine, le besoin d’amour. Était-ce la réponse de la civilisation à la barbarie ?
    « Charlie » était le nom que prenait une communauté humaine unie dans un désir de liberté, de fraternité et de paix. Mais, peut-être, n’était-ce que besoin de faire le deuil, de se rassurer, de panser la blessure ? Aussi généreux soit l’élan d’une émotion, il ne peut suffire. Pour faire que ne se perde pas ce moment de grâce et pour agir dans la durée, nous avons besoin de chercher à comprendre. Qui sont les barbares ? Les auteurs de tous ces assassinats à Paris, au Nigeria ou ailleurs ? Mais tous ceux qui, dans le monde, ont manifesté violemment contre « Charlie », au nom de leurs croyances, sont-ils barbares ? Et, en France, ceux qui, parfois, ont approuvé les assassinats, barbares aussi ?
    L’évidence qu’« ils » sont les barbares et que « nous » sommes les civilisés peut être trompeuse. Échapper à la barbarie exige de nous interroger sur celle qui, peut-être, réside en chacun de nous. En effet, l’horreur ressentie devant ces assassinats exprime aussi la conscience que ce sont des êtres humains qui les ont commis. Et nous sommes des êtres humains.

     Ce sont les Grecs qui ont inventé le mot, nommant ainsi tous ceux qui, ne parlant pas grec, n’avaient pas de vrai langage. Formé par onomatopée, à l’image du chant des oiseaux, le mot désigne ceux qui n’expriment pas autre chose que leurs sensations.
    Il ne faut pas confondre les sons de la voix avec la parole. Le logos grec est, lui, indissociablement langage et pensée. Il ne peut y avoir de cité (polis) véritable sans ce logos qui permet de communiquer et de s’accorder sur ce qui est utile et nuisible comme sur ce qui est juste et injuste. Par là, on peut échapper à la violence et à la tyrannie, signes de barbarie.
    Les Grecs soulignaient ainsi une vérité, que l’exclusion de la violence est la première condition d’une communauté de vie. De ce point de vue, la violence terroriste est, de façon fortement symbolique, le refus de faire communauté parce que refus de toute possibilité de dialogue.
    Plus tard, le barbare prendra la figure du sauvage, celui qui, selon l’étymologie, vit dans la forêt. Aussi, qu’on le pense bon ou mauvais, il demeure l’autre du civilisé. Toujours censé proche de l’animalité, il se confondra avec le primitif, l’humain au commencement de l’humanité. Jules Ferry, dans un discours en 1885, défendra la colonisation par « le devoir de civiliser les races inférieures ». À la barbarie s’oppose donc la civilisation, définie, alors, comme « l’ensemble des caractères communs aux civilisations jugées les plus hautes, c’est-à-dire pratiquement celle de l’Europe et des pays qui l’ont adoptée dans ses traits essentiels.1 »

La barbarie n’est-elle qu’une croyance ?

     Mais en quoi une civilisation particulière aurait-elle légitimité à décider de ce qu’est l’humanité ? « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », écrit Montaigne, dans les Essais. Ce que nous nommons barbarie, n’est-ce pas simplement ce qui diffère de nos habitudes et de nos croyances ?
    Il serait alors bon de nous défaire de nos préjugés et le recul de la réflexion nous ferait voir que nous ne sommes pas plus raisonnables que d’autres. Les cannibales, dont parle Montaigne, lors d’une venue en France, s’étonnaient de voir des affamés et des gens dans l’opulence, ils ne comprenaient pas que les premiers ne s’en prissent pas aux seconds.
    Et, aujourd’hui, qu’en est-il dans un monde où l’inégalité de richesses s’est considérablement accrue ? La domination des puissants et l’oppression des plus faibles, la richesse insolente face à la misère sans espoir, est-ce la « civilisation » ?
    La barbarie visible, sanguinaire, terroriste, qui nous menace et nous fait peur, ne masque-t-elle pas la barbarie ordinaire à laquelle est soumise une bonne partie de la planète ? On ne peut éluder ces questions. Plutôt qu’opposer civilisation et barbarie, ne serait-il pas alors préférable de reconnaître la différence des cultures ? « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », écrit Claude Levi-Strauss (Race et histoire). Nous partageons avec ceux que nous jugeons barbares le fait de rejeter de l’humanité ceux qui ne sont pas membres de notre communauté.
    Croire en l’existence de la barbarie serait le signe d’un ethnocentrisme par lequel nous érigeons en valeurs universelles, en normes absolues du bien et du mal, les valeurs particulières de notre culture. L’homme vraiment civilisé, conscient de la relativité des moeurs et des coutumes, ne croit pas en la barbarie.
    En effet, puisque tous les humains ont une culture, acquis une langue, des techniques, des habitudes de vie, des croyances et des savoirs, n’est-ce pas par préjugé que le fait de leurs différences devient une inégalité de valeurs ? Juger barbare une culture serait donc, à la fois, nier la légitimité de la différence, l’égalité des humains et l’unité de l’humanité, divisée entre civilisés et sauvages ou barbares.

     Mais la critique de l’ethnocentrisme ne conduit-elle pas, en effaçant la séparation de la civilisation et de la barbarie, à un relativisme rendant tout acceptable ? « Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses », disait Pascal (Pensées).
    D’autre part, l’affirmation exclusive de la différence risque de diviser l’humanité en communautés fermées sur elles-mêmes et, en l’absence de communication, entretenant des relations de méfiance. C’est le propre du communautarisme d’oublier que l’autre est aussi un semblable.
    Comment concilier la pluralité des cultures et l’unité de l’humanité, la particularité et l’universel ? Montaigne, tout en critiquant nos préjugés, affirmait que les pratiques des cannibales, et les nôtres, pouvaient bien être jugées barbares « eu égard aux règles de la raison ». Juger du point de vue du raisonnable n’est pas juger à partir de croyances. Or, la raison n’est-elle pas cette faculté présente en chacun qui rend possible, par-delà les différences culturelles, la conscience qu’existe un universel humain, que l’humanité est une ? L’autre n’est plus l’ennemi dont je suis séparé mais un semblable avec lequel une communauté de vie devient possible. N’est-ce pas alors la raison qui rend possible la civilisation ? L’homme civilisé, en toutes circonstances, « sait reconnaître pleinement l’humanité des autres », nous dit Tzvetan Todorov (La peur des barbares). Il ne les rejette pas hors de l’humanité ni ne les considère inférieurs, il ne les maltraite pas. Il reconnaît en l’autre un semblable.
    À l’opposé, possédé par une foi, religieuse ou politique, qui ignore le doute, le fanatique fait de l’autre un ennemi et tue qui n’a pas les mêmes croyances. Avec lui, aucun dialogue n’est plus possible, donc aucune communauté de vie. La notion d’humanité est vidée de tout sens. Ainsi, « les barbares sont ceux qui nient la pleine humanité des autres ».
    Reconnaître cette humanité, c’est comprendre qu’elle est une valeur absolue, une valeur qui n’a pas de prix parce que pas d’équivalent, ce que l’on appelle dignité. La Déclaration universelle des droits de l’Homme, par l’Assemblée générale de l’ONU du 10 décembre 1948, affirme que, naturellement, les êtres humains sont égaux « en dignité et en droits » et « doués de raison et de conscience ». La raison est, à la fois, ce qui confère à l’être humain cette dignité et ces droits et lui fait prendre conscience de l’obligation de les respecter.
    Les Déclarations des droits de l’Homme affirment simplement que tout humain, du seul fait d’être né, a le droit de choisir librement son existence. Aussi, bien que faites en des temps et des lieux déterminés, elles sont universelles. Elles font connaître des droits qui existent même quand ils ne sont pas reconnus parce que ce ne sont pas des conventions culturelles mais des droits naturels.
    Le modèle démocratique qui fait du citoyen l’auteur, par ses représentants, des lois auxquelles il obéit, apparaît le mieux adapté pour garantir l’égalité et la liberté. Mais, quand elle n’est pas limitée par le bien commun et celui d’autrui, la liberté peut devenir domination des puissants.
    Les systèmes totalitaires, nazi, stalinien, islamiste, sont, dans leur principe, la négation de ces droits. Ils soumettent l’individu à une idéologie qui tient lieu à la fois de réalité et de vérité en sorte qu’elle ne peut être contredite ni par l’expérience ni par la pensée. Leur emprise est totale, elle est sur tous et sur la totalité de l’existence de chacun. C’est le règne de la terreur.

L’humain entre barbarie et civilisation

     Mais l’idéal de civilisation ne serait-il pas une utopie, ne tenant pas compte de la réalité humaine ?
    L’historien anglais Keith Lowe (L’Europe barbare, 1945-1950), décrit un monde où, en l’absence de toute autorité et de toute institution, dans une misère et un désordre extrêmes, les individus, poussés par la vengeance et la haine, se sont livrés aux pires violences. À la barbarie nazie, succédait une autre barbarie, avec la même absence de considération pour la vie et la dignité d’autrui.
    Sigmund Freud s’appuyait déjà sur l’enseignement de l’histoire quand il affirmait que l’humain est naturellement porté à exploiter, humilier et faire souffrir son prochain. Cette agressivité révèle la présence, au côté de la pulsion de vie, d’une pulsion de mort qui, tournée vers l’extérieur, devient violence destructrice d’autrui. C’est là le principal obstacle à la civilisation.
    Celle-ci doit donc trouver le moyen de réprimer cette agressivité par la peur de l’autorité et de la punition et la mauvaise conscience, fruit de l’intériorisation des interdits. En conséquence, en l’absence de peur et de culpabilité, plus rien ne s’oppose à la violence la plus cruelle. Qui l’emportera de la civilisation ou de la barbarie ? « Qui peut prédire le succès et l’issue ? » (Malaise dans la civilisation, 1930)
    Si la barbarie est haine de l’autre, il nous faut chercher remède dans ce qui s’oppose à la haine, la raison, certes, mais aussi l’amour.
    « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne loi universelle. » (Fondements de la Métaphysique des moeurs). C’est là, nous dit Kant, le principe de l’action d’une volonté raisonnable. L’universalité de la loi se reconnaît à ce que le devoir de respecter la dignité de la personne est absolu et inconditionné. Mais l’impératif kantien, qui met à l’écart nos affects, « nous rend peu capables de nous ouvrir à la souffrance que les autres éprouvent et qu’ils sont susceptibles de s’infliger les uns aux autres » (Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité).
    Si le signe de la barbarie est, par haine d’autrui, la jouissance de sa souffrance, la marque de l’humanité n’est-elle pas, par amour d’autrui, la douleur de cette souffrance et le désir d’y mettre fin ?

     Par cette opposition, Michel Terestchenko met à nu ce qui, en chacun de nous, sépare le barbare du civilisé. L’« absence à soi » est la passivité qui, par obéissance aux ordres, peut conduire aux pires actions mais aussi, par indifférence à la souffrance d’autrui, consister simplement à ne rien faire.
    La soumission à l’autorité ou à l’influence et la pression du groupe est signe d’un individu lâche, incapable de s’opposer parce que sans existence propre. Si nous consentons aussi docilement à cette servilité, c’est qu’ elle nous délivre de toute responsabilité de ce que nous faisons et de ce que nous sommes.
    C’est la barbarie d’un nazi, d’un terroriste ou d’un tortionnaire ordinaire, peut-être aussi celle de notre indifférence. La « présence à soi » est la marque de celui qui assume pleinement sa liberté d’agir et sa responsabilité, celui qui a le courage de s’opposer, de résister dans des situations d’oppression et de terreur.
    La présence à soi consiste à affirmer sa liberté malgré la peur, les privations et les risques.
    À l’opposé du néant d’être de l’individu absent à soi, la présence à soi manifeste la consistance d’un humain personnellement responsable de ses actes.
    Cette présence à soi est le signe que l’humain peut affronter ce qui menace de le détruire de l’extérieur parce qu’il peut surmonter les forces de destruction en lui, ce qui est être vraiment humain.